Paris-Normandie: Le tribunal de commerce du Havre décide aujourd’hui du sort du quotidien (source libération)

Publié le par CGT Voix du Nord

PQR . Le tribunal de commerce du Havre décide aujourd’hui du sort du quotidien, en redressement judiciaire depuis fin février. Une offre de reprise pourrait prolonger la période d’observation.

Le portail électrique met trois plombes à s’ouvrir. «C’est pas jojo, hein ?» lance François Charmot, journaliste à la locale d’Evreux et délégué SNJ, en désignant du menton le vaste hangar qui abrite le siège de Paris-Normandie et son imprimerie. Un immense pavé, planté au milieu d’un parking de la banlieue rouennaise, bordé par une pépinière d’entreprise et une menuiserie industrielle. Sur les fenêtres de ce bâtiment peu amène, la même affiche prévient, en lettres rouges : «Votre journal est en danger». Le Pôle normand du Groupe Hersant Média (GHM), qui édite Paris-Normandie, Le Havre libre, Le Havre Presse, et le Progrès de Fécamp, est en redressement judiciaire depuis fin février. Il passe aujourd’hui devant le tribunal de commerce du Havre, qui décidera de son sort. Au choix, liquidation (mais c’est peu probable), application du plan social proposé par la direction (111 postes supprimés, soit un tiers des effectifs) ou, option la plus crédible, prolongation de la période d’observation, pour étudier l’offre de reprise de deux ex-directeurs de journaux, Xavier Ellie (le Progrès de Lyon) et Denis Huertas (le Dauphiné libéré). Avec l’annonce de cette offre, mieux-disante socialement (environ 85 postes supprimés), le plan social de la direction a été suspendu.

Créé dans l’immédiat après-guerre, Paris-Normandie a constitué, au début des années 70, la première pierre de l’empire de Robert Hersant. Le journal connaît de grosses difficultés depuis quelques années : recul des ventes (100 000 exemplaires quotidiens perdus en vingt ans) pour une diffusion moyenne de 75 000 exemplaires, avec un déficit structurel (2,2 millions d’euros en 2011). GHM, très lourdement endetté, affirme ne plus pouvoir supporter ces pertes. Selon les syndicats, il s’agit surtout de rendre la mariée plus belle à l’heure d’un rapprochement capitalistique entre GHM et le groupe belge Rossel.

Concurrence. Le journal est conçu au siège, à Déville-lès-Rouen, et dans une dizaine d’agences à travers l’Eure et la Seine-Maritime. Quatre ont fermé il y a quelques années, et deux sont actuellement vides. «Ce qui fait la force de la presse régionale, c’est la proximité, avance François Charmot, vingt-six ans de boutique et localier depuis toujours. Mais comment faire plus de proximité avec moins de locales ? On n’arrête pas de s’étioler.» Paris-Normandie ne cesse de perdre du terrain face aux hebdos du coin. «Dans l’Eure, chaque chef-lieu de canton a son hebdo ! C’est unique en France, une concurrence pareille.»

Les locaux syndicaux sont juchés sur une sorte de mezzanine. Les délégués discutent de la marche à suivre pour aujourd’hui, à la fois jour de l’audience, mais également de la demi-finale de la Coupe de France, où vont s’affronter Rennes et un club du coin, Quevilly. «On pourrait aller faire un peu de bruit ? Y aura tous les médias. On peut mettre une banderole dans le stade ? Ou dire deux mots en début de match ?» propose Charmot. «Ça va être sécurisé, y aura du CRS de partout, répond Benoît Marin-Curtoud (SNJ), assis derrière son bureau. Je suis un peu réservé là-dessus.»

Dans l’immense hangar se déploie l’imprimerie. Sur les parois vitrées de petits bureaux, à l’entrée, on devine des posters de filles à poil. Un pendu à tête de mort et combinaison blanche bourrée de papier journal accueille le visiteur. Une radio crachote de la mauvaise pop. L’équipe du matin est aux manettes : «On fait de la maintenance curative», explique un ouvrier imprimeur, en bleu de travail. Ici, on se serre l’avant-bras, et non la main, tâchée d’encre. Certains amorcent d’immenses bobines de papier sur les rotatives, pour l’équipe du soir ; d’autres nettoient et réparent. Les machines, plusieurs fois rafistolées (à partir de trois rotatives, ils en ont bricolé deux), datent de 1976… L’absence totale d’investissement dans l’imprimerie la prive depuis longtemps de charges de travail supplémentaires, comme les journaux des collectivités locales. «GHM n’a jamais réinvesti, déplore Véronique Christol, secrétaire du CE (Filpac-CGT). L’idée, ça a été : "On ne met pas un kopeck, et vaille que vaille, on continue comme ça".» De son côté, la direction communique sur les 25 millions d’euros dépensés pour le Pôle normand, qui ont servi essentiellement à éponger le déficit structurel, jamais pour investir.

Contenu. La rédaction, la publicité et les services administratifs se trouvent à l’étage, tout en néon et en lino blanc. En ce lundi de Pâques, l’open space est plutôt clairsemé. Seul dans son service, un journaliste prépare un dossier sur les «passionnés du Titanic». Selon lui, le journal «paye aujourd’hui le manque de décisions des directions successives. La période est brutale, mais elle était prévisible». Mécontent de certaines actions syndicales (un encart de quatre pages sur la situation du journal, qui a poussé le directeur à bloquer sa distribution), il en est sûr : «La seule chose qui peut nous sauver, c’est de montrer qu’on est capables de faire un canard de qualité.» Un peu plus loin, derrière des armoires qui font office de cloison, une journaliste tape son article sur un festival rouennais. «Il faut se motiver doublement pour travailler… Et c’est difficile de se faire une idée de ce que sera Paris-Normandie dans cinq ans.» Le diagnostic d’Eddy, un informaticien de 57 ans, est sévère : «Si on perddes lecteurs, si le journal va mal, c’est qu’il est mauvais. Mais on pourrait attirer le lecteur, améliorer le journal, au lieu de mettre des gens dehors.» Beaucoup de salariés l’avouent : avec ces fermetures de locales, le journal s’est vidé de son contenu, et n’est plus en mesure de donner de l’info de proximité solide. «Ce qui est malheureux, c’est que les gens ont envie de travailler, regrette Samuel, de la pub. C’est assez frustrant. Mais il y a vraiment du potentiel ! On ne peut que mieux faire. Et c’est pas un problème d’argent : Hersant en a assez pour s’acheter un golf dans la région et des journaux en Suisse.»

 

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