Interview de Ricardo Guttiérrez (délégué syndical Rossel) sur le site de l'apache.be

Publié le par CGT Voix du Nord

Malgré ses 125 ans et la visite du Roi, certains broient du noir au journal Le Soir.

Dans quelques jours, le journal Le Soir fêtera ses 125 ans d’existence. Mais même la visite ce lundi 10 décembre du Roi dans la rédaction fera difficilement oublier l’annonce faite par la direction du groupe Rossel d’un plan d’économies de 3 millions d’euros pour 2013, dont la moitié s’appliquant à la masse salariale.

On ne sait pas encore dans quelle proportion la rédaction du Soir sera touchée, mais tous les titres du groupe (Le Soir, Le Soir Magazine, Sudpresse ou encore Vlan) seront concernés par ce plan d’économies. Pour Apache, Ricardo Gutiérrez, journaliste au Soir et délégué syndical SETCa, revient sur ce plan d’économies et sur l’avenir de la presse écrite en Belgique.

Alors que Le Soir fête dans quelques jours ses 125 ans d’existence, que le groupe Rossel propose une édition numérique du journal, on apprend qu’un plan de restructuration se prépare à la rédaction. On parle actuellement de 34 départs. Vous vous y attendiez?

“Quand on regarde le contexte de la presse quotidienne en Belgique et en Europe, on voit partout des restructurations. En gros, on fait peser le poids de la mutation de la presse papier vers le numérique sur les effectifs. Même si c’est d’autant plus surprenant que le groupe Rossel se porte bien, fait des investissements à l’étranger et s’est lancé dans cette offre de “newstablette“: c’est un groupe qui investit, qui pense à l’avenir.

Dans ce cadre, on pensait plutôt que Rossel allait avoir besoin d’effectifs pour répondre à cette nouvelle offre et que le groupe n’allait pas se lancer dans un plan de restructuration.Car en 2009, on a déjà restructuré assez lourdement l’entreprise en supprimant 45 emplois. En 2011, on a eu l’annonce de 11 suppressions de postes. Du coup, on se disait qu’on avait déjà pas mal restructuré. Puis, il y a eu l’annonce de ce nouveau plan de restructuration…”

Quelle est l’ambiance au sein la rédaction?

“C’est un sentiment mêlé. A la fois les journalistes sont déterminés parce que ce plan n’est pas crédible. Le vote du préavis de grève pour le 10 décembre l’a prouvé. Il y a un élan au sein de la rédaction pour dire qu’on ne croit pas à au plan de Rossel. Mais de l’autre côté, il y a aussi une certaine résignation, les gens ont peur, ils voient ce qui se passent ailleurs. Cela fait réfléchir. Je rejoins Didier Hamann quand il dit au journal De Morgen (30/11/12) que même Le Soir n’est pas éternel. Plus personne n’est éternel dans le monde de la presse aujourd’hui. On a besoin d’un plan crédible: faire plus, avec moins de personnel, ce n’est pas possible!

Ma plus grosse crainte, comme ce fut le cas en 2009, c’est qu’il y ait trop de candidats au départ. Je pressens qu’il y aura une hémorragie à la rédaction. Tout simplement parce que le travail est devenu difficile, la pression insoutenable. C’est plus l’après-plan qui m’inquiète au fond que le plan lui-même. Il est question de 34 départs. Actuellement, la rédaction compte 107 journalistes dans une société qui compte 340 personnes. Si 34 personnes doivent partir, cela veut dire qu’on perdra une dizaine de journalistes. Le plan devrait faire plus de mal au sein de la rédaction parce que c’est là qu’il y a le plus de candidats potentiels à la prépension.

”Dans le journal De Morgen (30/11/12), Didier Hamann, rédacteur en chef du Soir, demandait que la productivité des journalistes augmente. Ce n’est pas le cas actuellement ?

“Mais depuis 2009, on travaille avec une productivité de 20% supplémentaire. Si on prend l’évolution des effectifs, en moins de quatre ans, on a perdu 17% de l’équipe: de 129 journalistes, on est passé à 107 avec la même charge de travail. On travaille déjà plus aujourd’hui qu’il y a trois ans et demi parce qu’on alimente à la fois le journal, le site et depuis le mois de décembre, le journal numérique payant et la version tablette. À un moment, ce n’est plus crédible de penser que dans une rédaction où il y a déjà 20 % de travail en plus, où les gens tombent en burn out comme des mouches qu’on peut encore intensifier les tâches. C’est un leurre.

Par contre, je suis convaincu qu’on peut travailler autrement. Je ne suis pas contre une réorganisation du travail. Mais ce que je constate, c’est qu’on est toujours moins pour faire plus dans des conditions de travail dégradées. À la limite, la direction nous dirait: on va changer la façon de travailler, on va laisser tomber certaines choses qu’on ne peut plus faire. Je veux bien l’entendre car cela devient crédible dans le contexte actuel. Or pour Bernard Marchant, le directeur du groupe, les efforts demandés chez Rossel sont tout à fait praticables. Je n’y crois pas une minute…”

Des journalistes en moins, cela signifie forcément une baisse de la qualité du journal?

“Évidemment! Cette intensification de travail fait que les journalistes font un travail qualitatif moindre. Les lecteurs le disent, mais les journalistes du Soir le ressentent aussi. Je suis soumis à une pression plus forte. Il m’arrive de faire des erreurs que je n’aurais jamais faites il y a quatre ou cinq ans. Le type d’erreur qu’on fait parce que ce jour-là, on a deux autres papiers à faire, d’autres tâches à mener. Il est évident que les journalistes du Soir ressentent les effets négatifs de cette intensification du travail. Effectivement, cela a un impact en terme de qualité. J’assimile le travail d’un journaliste à celui d’un artisan: il doit pouvoir peaufiner son travail, travailler en confiance avec sa direction. On n’est pas des producteurs à la chaîne. Plus on sera soumis à un rythme de travail à la chaîne, plus le travail comportera des imperfections.”

On dirait que dans les rédactions, la priorité, c’est d’abord et avant tout la diffusion de contenus.

“Par rapport à la crise, la plupart des rédactions ont eu tendance à renforcer les structures hiérarchiques dans les journaux. Ce sont des hiérarchies plus directives, alors que l’idéal d’une rédaction, c’est qu’elle soit la plus décentralisée possible: il faut que le journaliste qui est en bout de chaîne, sur le terrain, ait le plus d’autonomie possible car c’est le meilleur moyen de faire monter l’info. Mais aujourd’hui, ce sont quelques chefs qui hiérarchisent l’info.

Et on préfère jouer sur les fantasmes des lecteurs, sur le suivisme aussi parce que le concurrent a dit telle ou telle chose. Le journaliste se voit de plus en plus imposer des ordres de mission qu’il trouve parfois en décalage complet avec la réalité qu’il observe. On demande aux journalistes de faire de plus en plus de papiers qui ne correspondent pas à la réalité. C’est très grave. Vu le contexte, on assiste à la perte d’autonomie du journaliste qui n’est réduit qu’à être un simple producteur de contenus.”

Au moment où l’on apprenait ce plan de restructuration chez Rossel, le groupe lançait une offre numérique avec la “newstablette”. Vous en pensez quoi de cette offre? Selon vous, c’est une réponse face au développement de l’information sur Internet ?

“Je n’ai rien contre l’outil tablette. Ce n’est pas l’outil qui pose problème, c’est l’usage qu’on en fait. En gros, on nous propose de nouveaux outils, mais je ne vois pas de changements dans la manière de faire l’information. Les éditeurs traditionnels pensent qu’il suffit de transposer sur le Web ce qu’ils font depuis des années sur le papier. C’est une erreur. Parce ce n’est plus du tout la même chose: l’audience n’est plus la même, il faut aujourd’hui impliquer les lecteurs. Je ne vois pas au Soir de data-journalisme, d’implication des lecteurs dans les contenus, d’animation de communautés par des journalistes…

Ce que je vois, c’est Rossel qui offre une tablette où on va pouvoir trouver le reflet de ce qu’on fait en papier en numérique. C’est mieux que de ne pas le faire. Mais ce serait encore mieux de réfléchir à comment faire autrement l’information. En fait, ce plan de restructuration, c’est une anticipation de la diminution des ressources publicitaires.”

Une anticipation de la diminution des recettes publicitaires, c’est à dire?

“Tous les experts nous disent qu’on ne reconstituera jamais sur le Web le marché publicitaire qu’on a perdu sur le papier. Parce que d’autres acteurs beaucoup plus convergents que nous comme Google, Twitter, Facebook, Youtube, ont pris cette part de marché et ils ne vont évidemment pas la lâcher. Bernard Marchant, le patron du groupe Rossel, l’explique lui-même: nos propres rentrées numériques ont tendance à plafonner, voire à diminuer.

Mais tout ce que je vois pour le moment, c’est qu’on conserve nos vieilles méthodes, nos vieux modèles économiques. Et si on continue comme cela, ce n’est pas 34 personnes qui seront menacées, ce sera l’entreprise toute entière. J’espère qu’il y aura un sursaut, qu’on verra plus loin que le simple attrait commercial de ces nouveaux outils qui peuvent être vraiment une bouée de sauvetage pour les groupes de presse. Mais qu’attendent les éditeurs pour nous former à tout cela, pour explorer ces nouveaux champs? On ne nous donne pas les moyens pour répondre à cette révolution numérique.”

Publié dans ROSSEL

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