Morlaix. Les VCP : la face cachée du Télégramme (source Breizh info)

Publié le par CGT Voix du Nord

07H00 Morlaix (Breizh-info.com) – On les appelle les vendeurs-colporteurs de presse (VCP). Ce nom ne dira sûrement rien au grand public, mais c’est voulu. Chaque jour, plus de 700 d’entre eux parcourent les moindres recoins du Finistère, du Morbihan, des Côtes d’Armor pour porter à domicile Le Télégramme.

Leur objectif et leur mission ? Assurer aux abonnés de la presse quotidienne subventionnée de recevoir leur journal avant 7 h de matin à leur domicile, où qu’ils se trouvent, 362 jours par an.

Si les journaux ne parlent pas d’eux (sauf lorsqu’ils recherchent des VCP pour en remplacer un autre sur tel ou tel secteur géographique), c’est que derrière le service rendu aux abonnés de la PQRP (Presse quotidienne régionale papier), se cachent un système, un statut aux contours flous, et des hommes et femmes qui, bien qu’ils acceptent ce statut – souvent pour pouvoir manger à la fin du mois – ont le sentiment quotidien d’être le maillon surexploité de journaux subventionnés.

Au sein du quotidien Ouest-France comme de Presse-Océan, la majorité des livreurs de journaux sont salariés de filiales de sociétés éditrice de titres de presse  – nous reviendrons également sur ce statut, tout aussi peu enviable, pratiqué au sein du groupe SIPA qui gère les deux quotidiens -, alors qu’au Télégramme, ils sont VCP (vendeurs-colporteurs de presse), avec le statut de travailleurs indépendants.

Nous avons rencontré l’un d’entre eux, qui a travaillé plusieurs mois en tant que VCP du Télégramme avant d’arrêter, écoeuré. Il  a souhaité garder l’anonymat.

« 362 jours par an »

François (ndlr : prénom d’emprunt) aura bientôt 32 ans.  Marié et père, il a fait des études de sociologie et d’histoire, avant de se retrouver sur le marché du travail il y a dix ans maintenant, plusieurs diplômes en main mais au final sans utilité sur le marché du travail (il ne souhaitait pas enseigner). Depuis, il multiplie les travaux d’appoint (mise en rayon, caissier, usine, sécurité…) et a réussi à décrocher un CDI en grande distribution il y a trois ans et demi maintenant. Une certaine stabilité donc, avec des horaires fixes, mais avec une durée de travail (30 h) et un salaire qui ne permettent pas de subvenir complètement aux besoins de sa famille (sa femme est aide-soignante).

Profitant d’horaires de travail peu matinaux (chose rare) dans la grande distribution, François a donc cherché un revenu d’appoint, et c’est rapidement qu’il est devenu VCP pour Le Télégramme« Lors de l’entretien d’embauche », raconte-t-il, « une personne s’est déplacée à mon domicile, une première fois seule, puis avec un autre responsable, afin de me vanter les mérites et les avantages du métier. Après ces entretiens, on a l’impression qu’on peut gagner de l’argent mensuellement et rapidement, simplement en faisant l’effort de se lever très tôt et d’aller distribuer le journal aux gens. On m’a expliqué que normalement, je devais travailler 362 jours par an, mais que si je souhaitais des congés ou des vacances, je devais me trouver un remplaçant à qui je verserai moi-même une rémunération équivalent à 30 € par jour. »

Le VCP signe un contrat de travailleur indépendant rémunéré à la commission. Il est considéré comme étant vendeur de ses journaux – dont il n’est que le porteur en réalité, puisqu’il ne décide pas de sa commission. De surcroît, un VCP ne bénéficie ni de congés payés, ni de cotisations chômage. En moyenne, et en fonction du nombre de journaux livrés, s’il travaille toute l’année, il valide deux trimestres en moyenne par an pour sa retraite (nous y reviendrons ci-dessous) ce qui ne permet pas d’envisager une retraite sereine, le minimum vieillesse étant lui aussi calculé au pro-rata des trimestres validés.

« Obligation d’ouvrir un compte au Crédit Agricole »

« Concrètement, je livre environ 220 journaux tous les matins, essentiellement en pleine campagne, avec les distances que vous imaginez », continue François.« J’effectue entre 60 et 65 km par tournée en fonction des abonnés que je dois livrer – certains ne prenant le journal que le week-end ». « Je me lève à 3 h du matin tous les jours, j’ai 15 minutes de route puis je suis au point de livraison des journaux à 3 h 30 et j’attends que la centrale me livre ; il arrive fréquemment qu’ils soient en retard, ce qui retarde la tournée et la livraison des clients sans augmenter pour autant notre rémunération. Quoi qu’il arrive, et sauf catastrophe naturelle importante , nous sommes tenus de livrer le journal avant 7h00 maximum. Nous savons que nous sommes contrôlés, tout du moins surveillés, car des personnes appellent des clients et rendent compte au Télégramme pour savoir si le journal est livré en temps et en heure. »

« Quand j’ai signé mon contrat, Le Télégramme m’a demandé d’ouvrir un compte « vendeur » au crédit agricole, compte sur lequel j’encaisserais les abonnements des clients (via prélèvement automatique, chèque ou même espèce pour certains), et sur lequel le journal se servirait, me laissant ensuite mes différentes commissions. On ne m’a pas vraiment laissé le choix, ce qui m’a surpris. » (ndlr : Le Télégramme a un partenariat financier avec le Crédit Agricole ; néanmoins, si le travailleur était vraiment « indépendant », il serait libre de choisir la banque sur laquelle il souhaite recevoir ses paiements).

Pour une tournée de livraison, selon que son circuit est urbain ou rural, et en fonction du nombre de journaux distribués et du nombre de kilomètres parcourus, le « travailleur indépendant » touche une commission de 14,9 à 21,9 % sur chaque journal, soit entre 13 centimes et 20 centimes, sur un journal vendu au consommateur 0,90 centimes chaque jour (1 € le samedi et 1,10 € le dimanche).

Appliquons ce tarif au mois de janvier 2014. Un VCP ayant travaillé tous les jours et livré 200 journaux par jour en moyenne (la moyenne vers laquelle souhaite tendre la direction du Télégramme par porteur), quittant chez lui à 3 h 30 du matin pour aller chercher ses journaux sur un lieu défini avec l’employeur (lieu à partir duquel commence le décompte kilométrique de la tournée) et « tournant » officiellement de 4 h à 7 h, aura donc livré 23 x 200 Télégramme semaine + 4 x 200 Télégramme Samedi(avec le supplément TV Magazine) + 4 x 200 Télégramme Dimanche (avec le supplément Fémina en plus).

Pour un pourcentage moyen de 18% de commission (ce qui est une commission plutôt élevée, aux dires du syndicat CGTVCP), soit 16 centimes pour les journaux semaines, 18 centimes par journal du samedi et 19 centimes par journal du dimanche, le (200 journaux par dimanche), soit 1032 € sur 31 jours travaillés.

A cette somme, il faut ajouter les indemnités kilométriques (0,13 centimes du kilomètre pour les VCP du Télégramme). Pour une tournée moyenne de 65 km, soit 2015 kilomètres par mois, elles s’élèvent à 261,95 €. Pour rappel, en 2013, le barème fiscal légal des indemnités kilométriques pour une voiture de 5 CV parcourant plus de 20 000 km par an s’élevait à 0,359 centimes du kilomètre, quasiment trois fois l’indemnité proposée par le quotidien brestois.

Le VCP gagne donc 986 € + 261,95 € auxquels il faut ajouter des « primes » supplémentaires exceptionnelles en fonction du poids des suppléments Fémina, TV Magazine ou publicités. Soit 1293,95 € par mois. Avant déduction de toutes les charges…

Une rémunération finale inférieure au SMIC horaire

Prenons une voiture diesel (une voiture essence paraît exclue au vu du kilométrage effectué chaque année), consommant 6 L aux 100km (une moyenne faible, vu l’usure des véhicules personnels utilisés par les VCP pour travailler).  Le VCP effectuant ses 2015 kilomètres par mois dépensera 120 € de diesel au minimum (à 1,325 €/litre en janvier 2014 en moyenne en Bretagne). Sachant qu’en 2008 un véhicule coûtait en moyenne 0,31 centimes d’euros du kilomètrescela revient, pour 2 015 km effectués chaque mois, à 624,65 € par mois d’utilisation du véhicule : une somme bien supérieur à l’indemnité versée à ce titre. (Sans même avoir appliqué le barème kilométrique légal, beaucoup plus élevé encore ..)

A cela, il faut déduire également les charges salariales qui équivalent, pour 6 200 journaux distribués par mois, à 15,25%  (taux de cotisation du régime général de la sécurité sociale) des  6,23% (assiette forfaitaire des cotisations) du nombre de journaux vendus, soit, pour notre VCP, à 15,25% de 386,26€ soit 59€.

A déduire également, pour l’ensemble des VCP, des « frais de gestion » (que la direction justifie, d’après le syndicat CGTVCP, par la production d’un relevé de charges versées, léger équivalent d’une fiche de paye) équivalent à 0,23% du nombre de journaux livrés soit ici 14,26€.

Il ne reste donc au VCP que 596,04 €, soit 6,40 € net de l’heure (le SMIC horaire net s’élevait à 7,45 € au 1er janvier 2014) pour 93 heures officiellement travaillées par mois, qui ne tiennent comptent ni du trajet domicile > point de livraison, ni de l’attente de la livraison des journaux, ni des retards éventuels. Les commissions sur les suppléments et les journaux en plus, si elles permettent en moyenne de gagner 25 à 30 € supplémentaires par mois, sont relativement proportionnelles au temps perdu par le VCP lorsqu’il doit les mettre en plus dans les boîtes aux lettres.

Le tableau noir n’est pas terminé puisque, ajoute François, « nous devons tous les mois faire les comptes de chaque « client », afin de préparer une enveloppe à déposer en fin de mois dans sa boîte aux lettres. Enveloppe qu’il nous remettra avec son règlement par la suite, à moins qu’il ne soit prélevé automatiquement, méthode souhaitée par la direction mais vis-à-vis de laquelle de nombreuses personnes sont encore réticentes même si ça tend à se généraliser. »  Si un client, cas « fréquent » assure François, part en vacances sans prévenir, ou ne paye pas sa facture, il incombe au VCP de faire les démarches pour récupérer le paiement. S’il n’y parvient pas, il doit lui-même rembourser les impayés au Télégramme. Tout comme il règle les frais bancaires inhérents aux prélèvements refusés s’il ne parvient pas à faire payer le client.

« Concrètement, la partie administrative nous prend facilement une demi-journée en plus dans le mois, entièrement à notre charge, sans compter les appels aux clients en journée, les dépôts à la banque … » indique François.

Le sentiment d’être exploité en toute légalité

« Ca fait rêver sur le papier quand on signe, mais la réalité est bien différente » indique François qui, après quelques mois seulement de service, a dû remplacer sa voiture usée par les freinages, les arrêts incessants et les accélérations, chaque matin, trois heures durant, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige. « Le pire, c’est qu’on nous incite même à aller recruter de nouveaux abonnés dans la journée, se trouvant sur notre parcours défini, moyennant une « carotte » de 30 € par nouveau client sous forme de prime. »

Attention également à ne pas tomber malade : si le VCP est en arrêt de travail, il perçoit entre 4 et 6 € d’indemnités journalières versées par la sécurité sociale et doit trouver un remplaçant qu’il rémunère lui-même sur son revenu intégral (en moyenne 36,80 € pour 250 journaux/jour). Ce même remplaçant peut également, au même tarif, permettre au VCP principal de ne travailler que cinq ou six jours par semaine, afin d’avoir quelques congés, au détriment de son revenu.

Après plusieurs mois, usé, avec le sentiment certain d’avoir été « exploité en toute légalité »  (Le Télégramme  ne se basant que sur les textes de lois qui encadrent le statut de VCP), François a arrêté son activité. Il a perdu certes son revenu d’appoint, mais il s’est libéré du temps pour sa femme et ses enfants, et s’est débarrassé d’un stress qui devenait invivable, pour lui et pour les autres.

« Je regrette une chose, c’est de n’avoir pas pris contact avec le syndicat CGT VCP du Télégramme qui s’est monté récemment« , note-t-il . « Difficile en effet, en étant indépendant, de se fédérer et de faire pression sur la direction pour obtenir des garanties, un statut de salarié et une protection en cas de perte de revenus, mais aussi pour nos retraites. Le syndicat cherche d’ailleurs à réunir les porteurs ; malheureusement, par individualisme mais aussi et surtout par peur de perdre son contrat avec Le Télégramme, rares sont ceux qui osent élever la voix. Pourtant, une grève des VCP mettrait le journal dans l’embarras, c’est certain », conclut François, l’amertume à la bouche.

Plusieurs millions d’euros d’aide directe au portage

Des conditions de travail qui font froid dans le dos et expliquent sûrement le silence total des médias papiers subventionnés à ce sujet. Des conditions de travail d’autant plus inexplicables  que  depuis 2009, une aide directe au portage a été votée par le gouvernement Sarkozy pour les groupes de presse, aide dont bénéficie toujours Le Télégramme (et qui se chiffre en millions d’euros) mais qui n’a pas été répercutée sur le personnel, si ce n’est en terme de créations de nouveaux postes de VCP, avec pour effet d’alléger les tournées (et les revenus) des plus anciens, comme nous l’a expliqué M. Abjean, trésorier de la CGTVCP du Télégramme.

Le statut de VCP s’apparente donc clairement à du salariat déguisé et sous-payé, sans que personne – et surtout pas les journalistes salariés qui pourtant vivent grâce au portage des journaux et aux subventions – ne s’en émeuve.

Souvent obligés de travailler après 70 ans

La cerise sur la gâteau (ou le saut au plafond) intervient lorsque le VCP réclame ses droits à la retraite et qu’il s’aperçoit, que pour chaque année où il aura travaillé 364 jours par an, il n’aura validé en réalité que deux trimestres par an. En effet, un trimestre de retraite est, jusqu’en 2014, validé sur une base de 200 heures de SMIC pour un salarié, soit 1 906 € bruts. Pour un VCP il s’agit d’un forfait en fonction du nombre de journaux livrés. Pour le cas de notre VCP qui livre 6 200 journaux par mois toute l’année (base forfaitaire de 386,26 € comme vu plus haut), il lui faut travailler quasiment 5 mois pour valider 1 trimestre de retraite, soit 2 trimestres par année travaillée.
Ainsi, des VCP ayant travaillé des dizaines d’années exclusivement pour Le Télégramme se sont rendu compte, à l’heure de la retraite, que non seulement ils n’avaient pas assez cotisé, mais qu’en plus, l’ASPA (anciennement minimum vieillesse) qu’ils étaient censés percevoir serait calculée au prorata des trimestres validés et ne leur permettrait donc pas d’avoir un taux plein… les obligeant à continuer, parfois après 70 ans, à livrer les journaux quotidiennement.

Ces révélations sur les conditions dans lesquelles travaillent les chevilles ouvrières du quotidien brestois (80 % de la diffusion papier est assurée par les VCP), conditions qui ne sont d’ailleurs pas propres  à ce dernier, ne vont pas améliorer l’image de la presse subventionnée,  de plus en plus délaissés par le grand public. Un lectorat qui se tourne de plus en plus vers les nouveaux médias libres et indépendants qu’on peut trouver sur Internet.